SMETANA (B.)


SMETANA (B.)
SMETANA (B.)

Il n’y avait plus de musique tchèque, mais seulement des musiciens tchèques. Pour comprendre cela, il faut connaître l’histoire de la Bohême depuis qu’en 1621 la tragédie de la Montagne Blanche avait mis fin à son indépendance. La domination autrichienne étouffa alors toute velléité de culture nationale. Un des premiers martyrs fut Krystof Harant de Pol face="EU Caron" ゼic, célèbre parmi les polyphonistes de cette ville de Prague qui passait pour être la capitale musicale de l’Europe. La langue tchèque fut bannie, les arts aussi. La musique se réfugia dans les campagnes; seul le peuple continua à parler et à chanter tchèque. Bourgeois et aristocrates se convertirent par force, par raison ou par habitude à la langue allemande.

Pourtant, Prague continue de fournir les plus brillants musiciens, et l’on peut s’étonner que les artistes de cette Bohême si patriote, si imperméable à la domination culturelle étrangère, slaves par surcroît, se soient si facilement exilés. Il faut donc savoir aussi que, si les Tchèques sont slaves de race, leur culture nationale fut façonnée sous des influences occidentales et unifiée par Jan Hus lui-même. Ainsi s’explique que cette culture, au moment de l’émancipation, c’est-à-dire au XIXe siècle, fut parfois tiraillée entre deux pôles d’attraction: l’Occident et le slavisme. Ajoutons enfin que deux révolutions venues de France (1789 et 1848) exercèrent une fascination évidente sur tout individu conscient des réalités ethniques de sa terre natale occupée.

Un musicien «tchèque»

Né dans la campagne de Bohême, à Lytomyšl, Bed face="EU Caron" シich Smetana connut une jeunesse sans nuages, exempte de soucis matériels, ce qui lui permit d’accéder facilement aux cercles d’intellectuels que traversaient les nouveaux courants nationalistes et révolutionnaires. L’ordre postrévolutionnaire de Metternich laissait peu de chance aux contestataires d’alors, mais le jeune Smetana y forgea son art et sa conscience: «La musique n’est pas une fin en soi mais un des modes de l’expression humaine.» Il puise son idéal chez Beethoven, artiste novateur et homme libre; Schumann, le passionné; Chopin, le modèle slave, un musicien confronté avec sa réalité profonde et celle de sa race, qui parle dans son arbre généalogique un langage universel. En 1846, il découvre Berlioz qui inspire la ferveur des artistes «révolutionnaires» aussi bien par ses audaces de chercheur que par ses attitudes de citoyen; Liszt aussi, un Hongrois dont la virtuosité chevaleresque devient un stimulant. 1848 apporte le goût inattendu de la liberté; attente vite déçue, noyée dans «l’absolutisme de Bach» (Alexander Bach, nouveau Premier ministre), mais les événements aiguisent les consciences et le sens du combat politique. Le jeune Smetana s’anime, organise des concerts, se produit comme virtuose, fonde un institut de musique. Les années passent cependant, laissant loin derrière les promesses du printemps de la liberté. Seule la vie de famille lui est douce: une jeune femme et une fille... mais la mort emporte cette dernière. Le musicien effondré, ayant composé le beau Trio en sol mineur (piano, violon, violoncelle), s’exile à Göteborg (1856). Le séjour paisible en Suède ne lui apporte rien d’exaltant. De là, il visite Weimar, véritable capitale où règne Liszt. Il trouve dans les poèmes symphoniques du Hongrois la forme apte à exprimer l’idée combattante, à serrer de près la vie politique en la transcendant. Sur ces modèles, il compose Richard III (d’après Shakespeare, 1858), Le Camp de Wallenstein (d’après Schiller, 1858) et Hakon Jarl (d’après le poète danois Adam Oehlenschläger, 1861), trois sujets «politiques» traitant de la domination, de l’usurpation et de la réalité nationale. À Weimar, il réfléchit aussi au problème du théâtre, et le Benvenuto Cellini de Berlioz le frappe. En 1861, les événements précipitent son retour à Prague. L’Autriche, défaite dans la guerre qui l’opposait à l’Italie, s’était débarrassée de Bach (1859). Une ère de relative liberté s’ouvrait devant les nationaux de Bohême.

Le témoin de l’âme d’un peuple

La seconde partie de la vie de Smetana commence donc sur d’heureuses perspectives. Désillusion encore! Rien ne sera fait de sérieux en faveur de la culture tchèque. En 1862, la Diète décide de faire construire un théâtre provisoire, mais il fallut une souscription populaire pour ériger le Théâtre national: «Le Peuple à lui-même.» Smetana devient de plus en plus un musicien militant, mais il sera déçu par son propre milieu. La vie musicale s’organise néanmoins: l’orchestre de l’opéra, sous sa direction depuis 1866, donne naissance à une école symphonique tchèque qu’illustrera surtout Dvo face="EU Caron" シák. Une grande école chorale naît aussi. Smetana collabore par ailleurs à la fondation du «Cercle des arts». Depuis son séjour à Weimar, il rêvait de théâtre. Il savait que ce genre pouvait être un enjeu politique et satisfaire les aspirations populaires. Sa première œuvre, imparfaite, était déjà sans ambiguïté: Les Brandebourgeois en Bohême (1863). Vinrent ensuite La Fiancée vendue (1863-1866) et Dalibor (1866-1867), ouvrages qui illustrent parfaitement le «tchéquisme» du musicien.

Smetana fut pourtant assailli de reproches, insulté par les censeurs, accusé de wagnérisme par ceux qui ne demandaient, en fait de musique nationale, qu’une simple imitation, un calque des chansons et des danses rurales. Curieusement, l’Occident aura tendance à ne retenir de lui que le «cachet national», une sorte d’exotisme de surface masquant la synthèse réussie par Smetana des différentes facettes de l’âme tchèque. Une certaine hostilité, virulente et parfois sans pitié, l’entoura jusqu’à sa mort malgré Libuše (1871-1872), œuvre qui touche au sentiment profond de la nation tchèque, et le charme délicat que l’on trouve dans Les Deux Veuves (1873-1874), Le Baiser (1876), Le Secret (1877-1878)...

Solitaire malgré lui

Smetana devint sourd en octobre 1874, d’une surdité totale accompagnée progressivement de troubles nerveux. Il mourut dans un état proche de la misère à l’asile d’aliénés où il était depuis peu. Ces dix dernières années furent malgré tout d’une étonnante fécondité. De cette époque datent Le Baiser et Le Secret . Il ajouta pour le théâtre Le Mur du diable (1881-1882) et Viola qu’il laissa inachevé. Il composa aussi mélodies, chœurs et pièces pour piano. Les deux cahiers de Danses tchèques pour piano (1877-1879) sont à rapprocher des Danses slaves de Dvo face="EU Caron" シák et des Danses hongroises de Brahms, mais Smetana compose plutôt des petits tableaux chorégraphiques. Sa surdité facilite peut-être ce dépouillement et lui inspire cette synthèse qui rappelle davantage les mazurkas et les polonaises de Chopin. C’est cet homme totalement sourd qui imagine la poésie évocatrice du cycle Ma Patrie (Má vlast , 1874-1879) dont la pièce la plus célèbre est Vltava . Le qualitatif «à programme» semble ici mal approprié. L’état d’âme compte plus en effet que la description. À travers les différents tableaux où le sens de l’histoire est étroitement lié à celui de la nature, c’est une évocation complète du sentiment tchèque tel qu’il vibrait sous la pression d’un contexte national qui occupait de plus en plus les esprits. C’est une œuvre tout intérieure malgré les couleurs qu’on se plaît à admirer et qui sont le fruit à la fois de l’habileté d’écriture et de la ferveur. En cela, Ma Patrie occupe une place particulière dans la musique symphonique du XIXe siècle.

Smetana s’est aussi livré dans ses deux Quatuors . Le premier, De ma vie , est nettement autobiographique (1876): «J’ai voulu dépeindre par des sons le cours de ma vie.» Le second, si proche de la fin, porte les marques des secousses psychiques qui emportèrent le compositeur, mais Arnold Schönberg en fut impressionné. Smetana fut toute sa vie, et principalement à l’époque de sa surdité, l’exemple de la domination de la pensée sur le phénomène artistique, de l’intelligence et du civisme sur l’instinct.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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